" Le prix s'oublie, la qualité reste." Michel Audiard
Revues horlogères
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Kari Voutilainen Kaen : équilibre des forces

Le 9 novembre 2016
Malik
Malik "Pifpaf" Bahri
L'auteur.

Bonjour, bonjour,

« Le prix s’oublie, la qualité reste » Michel Audiard, les tontons flingueurs.

Comme d’hab, je pars à Bâle à l’arrache, avec à peine 10 RdV planifiés en 5 jours… J’ai renoncé depuis quelques années à être un bon gars qui planifie ses RdV à l’avance et qui fait plaisir aux marques.
Laissons faire le hasard, même s’il n’a rien à voir dans cette découverte. En effet, en allant sur le stand de Kari Voutilainen : je savais qu’il est aujourd’hui au pinacle de son art, que c’est l’un des meilleurs horlogers actuels, le second derrière Dufour en termes de finitions de calibres (classement subjectif et mouvant), et contrairement à Philippe la production de Kari est abondante (toutes proportions gardées, on n’est pas chez Patek non plus)…

  • Comme je vais visiter Kari entre deux RdV (planifiés sur place), je dois faire vite, il me présente ses nouveautés, et je suis projeté au plafond, par le souffle atomique de l’équilibre flamboyant de la Kaen (comme ceci se déroule sous la tente, ça fait moins mal).
    Reprenant mes esprits, je déballe le matos photo plus vite qu’un escroc au bonneteau aux puces de Clignancourt déballe le carton de déménagement et les cartes. Comme j’ai la police des retards sur le râble, je m’active pour le shooting comme un micheton sur une pute de l’est du sur le bord de l’autoroute au mois de février. Du coup, je rate les ultra-macro, désolé, les finitions de ce shooting, c’est pas du Voutilainen…

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Alors que diraient les spécialistes ?

-C’est beau.
-Très beau.

Désolé, le coup de la pub des cuisines Schmidt, je vous le fait une revue sur deux, mais j’ai arrêté d’avoir une télé en 1998, c’est mon dernier souvenir de la TV…
En plus la musique, les costumes, les comédiens, tout défonce dans cette réclame. 

  • Alors pourquoi ?

Probablement, comme je l’écrivais plus haut, grâce à cet « équilibre chatoyant » entre l’occident et l’orient. Cette montre, c’est comme un repas dans un très bon restaurant (mais pas un trois-étoiles prétentieux à force d’être trop raffiné) : tous les plats ont énormément de goûts, et leur succession fait qu’on ne reste jamais sur une overdose de gras, de sucré ou de salé, malgré la force de chaque élément.

Dans ce sens, cette Kaen est plus aboutie que la Hisui qui la précède. Cette dernière avait un cadran monochrome, et malgré la beauté du vert coquillage, on était proche du gavage chromatique.

Ici, les contrastes sont plus travaillés, que ce soit les matières, les motifs ou les couleurs, le centre est décoré d’un damier avec un effet 3D or/rouge, à la manière d’un Vasarely, ce choix de motif contemporain (bien que réalisé artisanalement), contraste génialement avec la mosaïque produite par le studio de laque japonaise Unryuan. Celle-ci est composée de trois matériaux de bases : de feuilles d’or, d’awabi-gai bleu (une abalone de Nouvelle-Zélande), et d’yakou-gai vert (coquille du turbo marmoratus, un genre de cagouille* de mer. Petite digression : c’est à cause de la forme de ce coquillage, qu’on a nommé les turbocompresseurs des moteurs).

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Ces éléments de décoration sont repris avec parcimonie sur le mouvement (le calibre 28, réalisé maison, pourvue d’une double roue d’échappement à impulsion directe et fréquencé à 18000 a/h pour 50h de RdM) figurant une décoration sombre. En contraste avec la flamboyance du cadran, comme s’il y avait une continuité depuis le rayonnant soleil central du cadran, jusqu’au clair/obscur du mouvement.
Le pont 2/3 du calibre est laqué noir, puis pourvu de feuilles et de paillettes d’or. Le dessus du barillet est décoré avec une arabesque en coquillage. La platine et les ponts inférieurs sont traités en noir, ceci accentuant l’effet de clair de lune de la décoration et du balancier de 14mm (un poil plus grand qu’un balancier d’Unitas, alors que le calibre fait seulement 30mm de diamètre, contre 36.5mm pour l’Unitas). Celui-ci, ainsi que le grand pont polis, sont dans ce contexte obscur, lumineusement mis en valeur, nous rappelant ainsi son exclusivité technique, hommage aux calibres chronomètres d’antan, notamment le Zénith 135.

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Le cadran, lui, figure un soleil, on part du centre rouge, pour aller vers l’or du rayonnement, au vert, jusqu’au bleu de la nuit. Dans ce contraste entre le feu central, et le froid périphérique, le vert yakou-gai fait office de zone intermédiaire, transitoire, qui permet à l’ensemble de coexister.
Le vert est presque le point axial de la balance des forces colorimétrique.

Une zone tampon verte, sise entre l’immense zone or et rouge, encerclée par les forces bleues sombres, cela fait penser à la géopolitique de la guerre froide. Ou l’URSS était encerclée par les forces atomiques de l’OTAN, certains en sont d’ailleurs nostalgiques
Edit: ce jour 9/11/2016 Trump vient d’être élu. Ceci retarde de quelques minutes l’apocalypse sur l’horloge idoine. Peut-être aussi, que le business de l’horlogerie va repartir à la hausse. Ce soir, on se prend une race (car il y une seule race : celle qu’on se met, n’est-ce pas ?).

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Cette zone verte à l’époque, ce point d’équilibre, c’était la Finlande, qui fabriquait des kalachnikovs du Pacte de Varsovie chambrés en 223. OTAN, pour ne pas déplaire à chacune des forces en présence. La Finlande, à l’instar de Berlin, était durant les moments les plus durs de la guerre froide, le lieu de toutes les magouilles secrètes, de tous les arrangements barbouzards, le point d’eau ou les grands fauves se réunissaient, pour commercer beaucoup et négocier un peu les froids mensonges de la bête étatique.

Pourquoi je vous parle de la Finlande ? Puisque que Kari est évidemment originaire de Finlande, pays qui savait préserver sa liberté, et tirer de substantiels bénéfices du délicat équilibre des forces.
C’est pourquoi la Kaen, fait partie de ces rares montres à effleurer la perfection. En fait, c’est même une montre parfaite si l’on est milliardaire.
Sinon, elle comporte un petit défaut de taille : le prix.

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  • Avec un prix autour de 200000 chf, elle fait payer ses services au prix fort pour une montre simple, non pourvu d’un tourbillon ou de complications qui pourrait un peu mieux faire passer la quenelle. Environ 200000 chf, tube de vaseline vendu séparément (5000chf).

En fait, ce problème de prix se retrouve dans l’ensemble des gammes chez Kari, les produits sont magnifiques, mais les prix toujours horriblement au-dessus du marché. Ce pricing est presque caricatural, et contribue à cette crise horlogère.
Aujourd’hui, l’horlogerie souffre d’avoir déconnecté ses prix du réel, et même les plus fortunés décrochent, une Lamborghini ou une paillote dans les iles paraissant plus justifiées qu’une montre bracelet…

D’ailleurs, pour amortir son outil industriel, Kari dévoie son nom en faisant un co-branding avec Sarapaneva (dont le storytelling est de produire des cadran-plaque d’égout…), et le Vertu chinois, « 8848 », qui produit des gadgets pour nouveaux riches chinois (soit l’équivalent dans la téléphonie de Richard Cent-Mille et autre Hub-Lol).
L’objectif est de proposer un couvre-carte Sim, un genre de médaillon qui s’insère au dos de l’assistant connecté (faussement appelé smartphone).
Ce n’est pas le fait de produire des composants pour smartphone de luxe, ni même les assistants connectés de luxe, que je pointe du doigt, mais bien le fait d’y associer son nom.

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Kari Voutilainen aurait eu meilleur temps de proposer une montre simple, discount, en souscription, avec un ou deux angles rentrants, et un beau cadran chatoyant. Pascal Coyon à un peu niqué le business, en nous prouvant avec son Chronomètre, qu’avoir des angles rentrant et une belle finition n’obligent pas à placer le prix au-dessus de 10000 balles…

Spoil, d’ailleurs : pour les naïfs (je l’ai souvent été moi-même), sachez que depuis quelques années, on sait faire des angles rentrants à la commande numérique 5axes ½, qu’il faut néanmoins finir à la main, mais avec une CNC 5axes ½, on réduit considérablement le temps de production tout en diminuant le taux de pièces ratés. Ce qui désacralise un peu les angles rentrants (même les plus prestigieux, comme Greubel ou Patek ont recours à cette nouvelle technique), tout en les démocratisant.

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Cette Kaen est donc une immense réussite esthétique, mais un vautrage marketing, c’est l’un des paradoxes du métiers, les grands horlogers font des montres incroyables, mais se rate généralement sur le pricing et/ou la com’ (allez jeter un œil au site de Kari (LIEN), on dirait un blog amateur…) , les gens d’argent, eux, savent très bien comment vendre n’importe quelle m(erde)ontre, mais galvaudent l’horlogerie, en faisant croire à des boétiens qu’une tocante en plastoc à 700 putains de plaques, au nom d’un drogué, pardon d’un athlète, est mieux qu’une beauté des années 40 vendue au rabais, car le nom de cette dernière ne bénéficie pas du prestige jet-set-coke (tout ceci est cohérent dans un sens)…

  • En vieillissant, la mémoire devient sélective, nul doute que l’exégèse horlogère oubliera le prix pour se concentrer sur l’essentiel : la Kaen, des finitions époustouflantes, un chef d’œuvre d’équilibre à la colorimétrie explosive que seul un Finlandais, élevé dans le terrain de jeux des plus grands arsenaux nucléaires de son temps, pouvait présenter.

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*1 : google est ton ami 2 : tu n’as pas eu la chance de naitre saintongeais, trop dur pour toi.

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