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Patrimoine & Savoir-faire
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Philippe Dufour Simplicity : à la recherche du temps perdu : Introduction 1/3

Le 18 décembre 2014
Malik
Malik "Pifpaf" Bahri
L'auteur.
Philippe Dufour Simplicity

Bonjour à tous,

 

Il y a quelques années, en 2006, Guy se pâmait à longueur de threads sur les forums Francophones à propos de sa Simplicity en commande. Après une gestation éléphantesque,  trois ans, quatre ans ? Il l’avait enfin reçue.
Nous l’avions accompagné collectivement dans cette longue attente et je dois le concéder, durant ces années, j’étais parfois dubitatif devant l’intérêt de la manœuvre.

Pourquoi? Parce qu’à l’époque, j’étais convaincu ce qu’on achetait avant tout dans une montre, c’était une esthétique et qu’une Simplicity, avec son design épuré et son absence de complication ne  justifiait ni l’attente de trois ou quatre ans, ni le prix, 46000€. Je pensais que certaines montres simples de la HH offraient alors la même chose pour le quart du prix, comme par exemple les Lange 1815 (depuis, les prix de la HH ont augmenté, mais pas celui de la Simplicity, merci Monsieur Dufour). Je me disais qu’au fond, un niveau de finition uniquement discernable au binoculaire ne justifiait pas le surcroît de prix.

Philippe Dufour SimplicityPhilippe Dufour Simplicity

J’ai globalement été visionnaire sur les montres et le business ces dix dernières années.
Mais avec ce jugement de newbie à l’emporte-pièce, j’ai commis ma plus terrible erreur. Pourquoi?

Notamment parce que j’avais cru au snobisme, partout on ne tarissait pas d’éloges au sujet de la Simplicity ; pourtant, personne n’était capable de m’expliquer pourquoi, l’enthousiasme était proportionnel à une  absence de justifications, apparemment. Tout au long de ces années, certains ont mis en ligne des très belles photos, comme Ninanet ou Peter Cheong. Pour autant, je n’y ai pas découvert d’explication. Il m’a fallu longtemps pour comprendre.

Après une dizaine d’années de web horloger et après avoir travaillé un an avec Philippe dans le cadre du projet de la Naissance d’une Montre, je porte un regard complètement différent tant sur la Simplicity que sur l’œuvre de Philippe Dufour. Pour être honnête, après cette année passée en compagnie de Philippe et de Michel Boulanger, mon regard n’est pas seulement différent, il est rempli d’admiration et de respect.

12 Spiral NM 01 Clap Tournage Philippe Dufour Reglage Spiral (2)

C’est finalement un peu le cheminement du jeune Luke Skywalker rencontrant Yoda sur Dagobah. Je cherchais une montre, j’ai rencontré l’horlogerie personnifiée. On est loin des sculpturales déesses grecques, Philippe est âgé, c’est bien pour ça que j’évoquais Yoda. Il est d’ailleurs aussi intransigeant que ce dernier, avec le coté obscur de l’horlogerie.
Ce que je pense avoir compris au cours de ces années, c’est que l’horlogerie mécanique, à partir du moment où elle est a été ringardisée par l’horlogerie informatique, est devenue art. Dans la mesure où elle repose sur l’indispensable ensemble de représentations et d’abstractions nécessaires à la justification d’achats aux coûts prohibitifs (au minimum l’équivalent d’un beau voyage, au maximum une méga-propriété).
L’esthétique, les complications, les finitions et l’histoire ne sont qu’un ensemble de justifications qui alimentent un système de représentation. C’est précisément ce que j’avais raté le jour ou j’ai découvert la Simplicity.

Maintenant que j’ai fait mon aggiornamento, je souhaiterais démontrer en quoi la Simplicity est une montre unique.

Philippe Dufour Simplicity

Pour comprendre l’œuvre, il faut comprendre l’homme. Même si l’objet de ce sujet n’est pas de réaliser une biographie de Philippe, penchons-nous brièvement sur le contexte de la création de la Simplicity.
En 1992, Philippe est déçu par l’attitude des plus prestigieuses maisons d’horlogerie. D’une part, ces dernières maintiennent leurs horlogers, salariés ou prestataires, dans un anonymat absolu. Les Pharaons, qui faisaient emmurer les architectes des pyramides, n’auraient pas rêvé d’un tel culte du secret. D’autre part, il le constate au fil des SAV, son travail n’est pas respecté.

Il décide de fonder sa propre marque. Comme il est dans une démarche iconoclaste, il commence par une grande complication alors inédite : grande sonnerie et répétition minute dans la même montre bracelet. Ensuite, il va créer la Duality, une pièce pourvue de deux organes réglant combinés par un différentiel. En 1996, ce fut une première dans une montre de poignet. Aujourd’hui, c’est en passe de devenir un passage obligé pour toute maison respectable. Etonnamment, la Dualitv ne va pas rencontrer son public et Philippe ne va produire que neuf pièces sur les 25 prévues initialement.

Aujourd’hui, il y a 64 demandes en attente pour les 17 Duality non réalisés.

Selon moi, Philippe a souffert d’un  double problème lié à son statut de pionnier. Tout d’abord, sa notoriété était à l’époque inexistante (elle a explosé avec l’arrivée d’internet et de la communication horizontale du « C to C »). Ensuite, l’innovation proposée était trop en avance sur son temps.
A l’image de l’imprimerie, dont on croit qu’elle a été inventée par Gutenberg. Ce dernier n’avait pourtant fait que perfectionner une invention sino-coréenne. Mais il fallait plus qu’une invention, il fallait un contexte : le bouillon culturel de la renaissance a propulsé l’imprimerie de manière durable…

Dans le cadre actuel, les 25 Duality de Dufour seraient payées dans la matinée.

Philippe Dufour Simplicity

A la fin des années 90, Antoine Presuzio va conseiller à Philippe de produire une montre pour le marché Japonais. Après une grande complication et un double balancier, Philippe voulait encore réduire l’équation. Mais cela devait rester un défi à la hauteur du maître. Plutôt que d’appeler Piguet ou Lemania pour acheter un mouvement manuel à décorer, il a choisit de développer son propre mouvement.

Ses précédentes pièces étaient inspirées de son travail de restauration de grandes complications, mais dans le cas de la Simplicity, l’influence est à chercher du côté des montres bracelets sans fioritures produites durant l’âge d’or de l’horlogerie industrielle Suisse, des années 30 aux années 60. Notamment les superbes productions d’Oméga, Longines, Jeager le Coultre & Zénith…

Dans ses débuts d’horloger, Philippe réparait beaucoup de ce type de montres et il était fasciné par l’équilibre, la fiabilité et l’absence d’usure de ces pièces. On produisait alors avec une idée opposée à l’obsolescence programmée : la longévité.

La Simplicity a été conçue pour durer. La beauté n’en est qu’une conséquence.

Philippe Dufour Simplicity

 

A bientôt.
Pifpaf.